Préoccupé par le projet de démolition de l’ancien casino des pins à Sion-sur-l’Océan basé sur son prétendu état de délabrement, le CPNS poursuit ses investigations afin de contrer les arguments de la mairie. A ce titre les membres du conseil d’administration avait invité Monsieur Wilfrid Pontoreau – formateur consultant en restauration et développement du patrimoine – à livrer son point de vue lors de l’assemblée général du Comité le 21 avril 2018.  La pertinence de ses arguments ainsi que son charisme nous a incité à partager ce moment avec un public plus large. Aussi Monsieur Pontoreau a accepté de répondre à quelques questions  à propos du projet de démolition en cause.

 

Monsieur Pontereau, qui êtes-vous?

Depuis 26 ans, je restaure et anime le patrimoine bâti ancien en pierre. Tous mes projets s’inscrivent dans une démarche de développement économique. Je forme et conseille toutes les personnes, organismes, collectivités et associations qui souhaitent valoriser à des fins touristiques, culturelles, sociales et économiques leurs patrimoines bâtis, en intégrant les dimensions architecturales, esthétiques, ethnologiques, historiques et ethnonlogiques.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans le patrimoine, et en particulier le patrimoine vendéen?

A priori, le patrimoine vendéen est multiforme et très représentatif de ce que l’on peut trouver un peu partout en France. Toutes les époques y sont représentées et les résultats des fouilles récentes qui ont eu lieu à Olonne sur mer montrent bien les échanges culturels et commerciaux qui eurent lieu depuis la préhistoire.

Mais, deux phénomènes distinguent la Vendée :

  • La cassure mémorielle subie lors des guerres de Vendée, guerre civile fratricide qui a figé dans le temps, l’idée d’une Vendée isolée et différente des autres parties du territoire français,

  • L’absence de grande ville métropole capable de rivaliser avec les grandes régions maritimes et industrielles développées aux XIXè et XXè siècle

Ces deux phénomènes ont eu pour conséquence un relatif isolement générateur d’une forme d’identité refoulée qui s’est libérée lors des dernières décennies par, d’un côté, un travail d’ethnologie mémoriel reprenant l’amnésie populaire plus ou moins forcée issue d’un républicanisme peureux de voir une Vendée ressortir ses faux et pistolets cachés après les soubressauts politiques du XIXè siècle ; puis un mouvement de fond engagé sur la mémoire maritime de la façade du département.

Ces éléments déclencheurs, sont, qu’on le veuille ou non, le spectacle populaire du Puy du Fou et le Vendée Globe, mais aussi un travail de fond réalisé par l’acquisition de collections d’œuvres et d’archives de vendéens, de navigateurs, de voyageurs et de scientifiques, qui aujourd’hui commencent à porter leurs fruits. Dans les années 90, La création d’écomusées sur le département a contribué bien sûr, à retrouver la mémoire des métiers et des hommes qui ont façonné ce territoire pendant des siècles. Des bénévoles structurés autour de l’AREXCPO, par exemple, ont interviewé et enregistré sur cassettes vidéos et audios ces mémoires et histoires de métiers et de gens de terre et de mer.

On pourra citer bien sûr, grâce au centenaire de la guerre de 14-18, la re-découverte de Clémenceau, personnage volontairement ignoré par les vendéens eux-mêmes, puisque ce dernier était anticlérical, sans pourtant renier son intérêt pour la spiritualité. D’ailleurs, il est à noter que Georges Clémenceau, patriote républicain, parlait à Jean De Lattre, patriote royaliste, qui, plus tard, en 1945, signa la fin de la guerre à Berlin, au nom de la France.

Depuis, les choses changent, pourquoi ? Parce que le département, replié sur lui-même pendant trop longtemps s’ouvre sur le monde. Le tourisme côtier et les stations balnéaires enviées y ont FORTEMENT CONTRIBUE ; mais aussi la force d’internet, qui permet aux vendéens du XXIè siècle, de s’imaginer un monde meilleur et surtout, des revenus importants, liés entre autres, au tourisme.

Ce phénomène, que dis-je, cette lame de fond, entraîne bon nombre d’élus et de décisionnaires politiques, vers la voie d’un développement économique qui tend à devenir sauvage et agressif. Résultat : les centres bourgs, les centres villes sont détruits pour laisser la place à des immeubles. L’âme des quartiers, les foires et marchés disparait, l’attractivité commerçante et artisanale aussi.

Nous avons le sentiment, en voyant les constructions verticales pousser partout, que la Vendée sort enfin d’un monde passé et désuet pour se tourner vers un avenir radieux. Mais c’est bien souvent une peur qui surgit, une peur de se voir submerger par le béton, et vivre dans de grandes métropoles sans lumière du soleil, sans verdure, sans paysages…

Mais attention, le travail de mémoire (certains parlent de mémoricide engendré par les massacres des guerres de Vendée), ce travail de mémoire, donc, risque de ressurgir à nouveau.

Oui, car comment pourrait-on encore une fois oublier que le tourisme balnéaire, époque où l’on venait prendre des bains de mer pour se soigner, ne fût, dès le début du XXè siècle, qu’une époque d’enrichissement débridé sans état d’âme pour les populations autochtones ?

Non, ces habitants côtiers, appelés souvent maraîchins, à tort, sont aujourd’hui redevables de ces premiers « riches », venus en vacances pour se soigner et respirer le grand air, un air iodé indispensable à tous les habitants des grandes villes devenues industrielles et … polluées…

Alors, cette histoire, l’histoire touristique du département reste à écrire, une histoire, certe, faite aussi de béton et de goudron, mais une histoire riche et positive qui doit être valorisée. Le département de la Vendée est plus qu’un département agricole. L’entrée dans le XXIè siècle voit désormais s’écrire une nouvelle page tournée vers la robotique et les inventions numériques.

Enfin, pour tenter de répondre à votre question, ne pourrions-nous pas envisager, aujourd’hui, un développement harmonieux du territoire en respectant son patrimoine et surtout, en l’intégrant comme élément de développement économique.

Par exemple, au travers de l’artisanat, source aussi de respect et d’intérêt d’une métropole comme Nantes ou l’on recherche l’artisan vendéen, mais aussi au travers de sa mémoire touristique ; les sites et monuments du département doivent s’intégrer dans toutes les orientations de valorisation, d’animation et de création de liens sociaux, et, in fine, de développement économique.

Les élus, à la recherche de modernité, doivent, comme nous tous, rechercher de la convivialité, du partage, de la joie, des échanges, du bien-être et du bonheur.

Du coup pour avancer dans ma réflexion, ne devrait-on pas inscrire en lettres d’or, la préservation de ce patrimoine varié, diversifié sur tout le département, comme source d’emplois, sur le long terme ?

Enfin, aujourd’hui plus qu’avant, nous recherchons tous de l’authenticité, de la typicité et du sens profond dans nos pérégrinations touristiques. Alors ?

Et en Vendée, nous avons bien un patrimoine très varié, encore totalement sous-exploité : vielle forge de la Tulévrière, à St Etienne du Bois, mur celtique ou wisigothique de Ste Foy, grenier à sel de la Girvière à Olonne, du XIIIè siècle, les vieilles halles à l’Oie, en architecture métallique d’inspiration « Eiffel » ; des centaines de kilomètres de pierres sèches sur tout le département, avec les guérites de Sigournais, cabanes voûtées en encorbellement équivalentes aux cadoles du Lubéron et autres sites du sud de la France ; des châteaux forts trop ignorés, comme celui de Bazoges en Pareds ; des ponts celtiques, restaurés dans la campagne de la Chaize le Vicomte ; des sites néolithiques et préhistoriques partout ; des maisons de pêcheurs et de sauniers, hélas pas valorisés ni offertes aux touristes.

Autre découverte majeure récente : le sistership de l’Hermione, la Nymphe, coulée en 1793 devant Barbâtre ! Rien que ça !

Les touristes, comme nous tous, sommes à la recherche de notre mémoire et de nos racines. Mais les vendéens, plus que tout autre, ne veulent pas que l’on touche à leur mémoire, devenue sacrée.

Donc, tout est réuni aujourd’hui pour se préoccuper du patrimoine vendéen. Mais il faut bien reconnaître que les constructions encore sauvages ont fait réagir les populations, surtout en bord de mer. L’exemple flagrant est celui de la Ville des Sables d’Olonne et du Pays des Olonnes, pris aujourd’hui très au sérieux. Trop de villas balnéaires, trop de patrimoines artisanaux et industriels ont été détruits : conserveries, maisons de pêcheurs, etc. Les municipalités changent aussi et fort heureusement, elles s’orientent vers une valorisation autant de la mémoire que de l’esthétique des bords de mer.

Alors, quid du Casino de Sion sur l’Océan me direz-vous ?

Et bien il procède de la même démarche globale de valorisation des côtes vendéennes, engagée un peu partout sur le littoral.

Pourquoi le Casino doit-il être conservé et valorisé ?

Casino de Sion – inauguré en 1903

Il suffit, pour s’en convaincre, d’aller voir d’anciennes cartes postales, très largement suffisantes, car évocatrices d’un certain « art de vivre à la Française » typique de cette période de l’histoire de France, que l’on appelle à juste titre « la Belle époque ».

De plus, il est très représentatif d’une architecture typique de l’époque qui possède des débords de toitures et de terrasses en lambrequins. Ce travail, très esthétique, offre une palette de dentelles de boiseries vraiment exceptionnelles et très jolies, dans ce secteur côtier vendéen.

Non seulement, dans sa simplicité, il est magnifique, mais observons bien cette ambiance désinvolte de repos, de détente, de dépaysement, face à la mer, si mystérieuse et magique.

Sa destruction risquerait fort de bousculer la tranquillité des vacanciers venus pour se reposer en famille.

Je pense aussi que les grandes fêtes récentes d’Ibiza, les stations à la mode, électriques et branchées, jeunes et bruyantes, demandent aujourd’hui un peu plus de quiétude et de sens profond. Car enfin, ces modes, éphémères, ne remplaceront jamais le charme intemporel des Cyclades dans la mer Egée ou l’exquise beauté du port de la Meule à l’Île d’YEU. La beauté ne se négocie pas, et nous avons besoin de nourriture esthétique.

Enfin, que dire de la qualité architecturale du casino de Sion ?

D’abord, le casino est un marqueur, LE MARQUEUR identitaire de la station de Sion, qui sans lui, n’aurait jamais existé.

Puis, il faut bien reconnaître que son charme est lié, justement, à l’utilisation de matériaux locaux compatibles avec l’air marin: pierre locale, sables de dunes pris côté marais, peut-être aussi « marnes et argiles» du marais, mélangées aux sables, briques artisanales fabriquées localement, bois de charpente issu de forêts gérées à l’époque « durablement ».

Nous devons rappeler ici que la Vendée possédait au XIXè siècle environ 122 briquèteries et tuileries, ce qui en fait très certainement l’un des départements français le plus riche dans le domaine du travail de l’argile, de la fabrication de briques et de tuiles !

Rien que pour ça, le casino doit être conservé !

Enfin, les murs porteurs faisaient appels à une parfaite maîtrise du montage des moellons de pierres, technique nommée « limousinerie ». Bien construit, et hourdée au mortier de chaux, une telle structure comme le Casino de Sion ne peut pas s’écrouler.

Nous avions aussi des fours à chaux sur tout le département, et une chaux bien utilisée donne d’excellents résultats. Nous le voyons même lorsque des monuments ont été détruits lors des guerres : les vieux châteaux et leurs pans de murs sont toujours debout, après des siècles d’abandon (ex des châteaux de Commequiers, sur lequel j’ai travaillé).

Un mur bien structuré et hourdé au mortier de chaux est quasiment indestructible. La carbonatation de la chaux crée un bloc homogène unique. Mais aussi, le sable roulé riche en silice et en minéraux, mélangés avec de la chaux et de l’eau fusionne très bien chimiquement. Nous avons des mortiers de chaux qui tiennent sans problème pendant des siècles, voire des milliers d’années. Les exemples des maçonneries romaines et égyptiennes le prouvent. Même les pyramides d’Egypte possèdent encore des parties de leurs revêtements en pierre reconstituée à base de chaux, appelée « polymère ».

Alors, quid de la salinité soit disant exprimée dans un rapport technique ?

Et bien, cette salinité, même si elle peut peut-être fragiliser certains secteurs de maçonnerie (mais lesquels ?), ne peut en AUCUN CAS fragiliser l’édifice. Car même si certains murs pourraient avoir « travaillés », la structuration interne des murs, montés en limousinerie, ne peut pas se faire écrouler ce bâtiment, c’est impossible.

De plus, c’est l’ajout d’enduits ciments, à l’extérieur et probablement à l’intérieur, qui donne cet aspect craquelé et auréolé de taches de salpêtre. Il suffit de piquer les croutes de ciment pour voir le bâtiment se remettre à respirer et sécher, tout simplement.

Enfin, un bâtiment non chauffé l’hiver, accumule aussi de l’humidité à l’intérieur et donc des moisissures et salpêtre. Mais, pourrait-on oser dire : « qui veut tuer son chien lui trouve la rage » ?

Conclusion provisoire :

Pour conclure, je dirais tout simplement : ne touchez pas à nos mémoires, mémoires familiales, romantiques, esthétiques, ne touchez pas à nos souvenirs de vacances, à nos bonheurs passés et aux bonheurs futurs des vacanciers, des amoureux de passage, des randonneurs, des pêcheurs à pieds pour qui le casino est un lieu de rendez-vous, etc. Sans casino, Sion serait une ville morte, perdue dans une côte plus du tout sauvage, une côte californienne de béton, et plus du tout une côte rocheuse majestueuse, faite de plages et de sites qui attirent des centaines de milliers de visiteurs chaque année.

Que serait cette place ? Vide de son casino ? Une aire de jeux pour les skates et autres « rollers » ? Un trou, un vide où on pourrait faire la « teuf » tard dans la nuit ? Puis, nous pourrions aussi raser toutes les villas balnéaires, construire du béton toujours du béton moche et froid, inaccessible dans sa beauté éventuelle ?

Non ne touchez pas à la vie, ne touchez pas à notre mémoire, ne touchez pas à notre avenir et au futur de nos enfants qui recherchent du sens dans tout ce qu’ils font !

Wilfrid PONTOREAU

Formateur Consultant en Restauration et Développement du patrimoine.

© – 2018

 


¹les caractères surlignés, en gras ou en italique l’ont été par Monsieur Pontoreau

les illustrations émanent du CPNS